Vivre au Japon comme conjointe expatriée, c’est parfois se retrouver isolée et sans repères. Mais l’exil peut aussi devenir un lieu de création : des associations comme FAJ offrent un espace où le féminin se réinvente dans le lien social.
L’expérience de l’exil féminin
Venir vivre au Japon comme conjointe expatriée, c’est vivre une expérience d’exil. En psychanalyse, l’exil ne se limite pas à un déplacement géographique : il désigne une perte de repères symboliques, culturels et intimes. L’expatriation confronte souvent les femmes à une question existentielle : « Qui suis-je, ici ? »
Le féminin, dans cette perspective, ne se réduit pas à une identité biologique ou sociale. Il désigne un rapport singulier au désir, à l’Autre, à la question de la reconnaissance. La femme, pour la psychanalyse, n’existe pas comme une essence unique (Lacan parlait du célèbre « La femme n’existe pas »), mais comme une pluralité d’expériences et de positions. Chaque femme, dans l’exil, se confronte à cette pluralité : épouse, mère, professionnelle, étrangère… autant de places qui parfois s’entrechoquent.
L’exil peut alors réactiver un manque : sentiment d’isolement, difficulté à être reconnue, impression d’être réduite à un rôle secondaire. Mais c’est aussi une occasion de réinventer sa place, de créer un lien social nouveau.
Le rôle des associations comme FAJ
Dans ce contexte, des associations comme FAJ (Faciliter l’Ambition des Femmes au Japon) deviennent des espaces essentiels. Elles proposent un mot d’ordre fédérateur – « faciliter l’ambition des femmes au Japon » – qui agit comme un signifiant maître (S1). Ce slogan ouvre la possibilité d’un rassemblement et d’une reconnaissance partagée.
Mais FAJ ne se limite pas à proclamer une ambition : elle produit un savoir pratique (S2) à travers ses ateliers, conférences, programmes de mentorat. Elle crée un espace où circulent compétences, conseils, récits de parcours. Il ne s’agit pas seulement des conjointes expatriées. Certaines femmes, venues au Japon pour des raisons professionnelles, partagent aussi leurs parcours lors des conférences et événements organisés par FAJ. Leurs témoignages enrichissent la réflexion collective et rappellent que l’exil féminin ne se vit pas de manière homogène. À son insu, elle fabrique aussi un savoir collectif sur ce que « femme » et « féminin » peuvent vouloir dire dans le contexte de l’expatriation au Japon.
FAJ : un discours institutionnel qui produit du lien
Sur son site, FAJ se présente ainsi : « FAJ met en lien et accompagne les femmes dans leur vie professionnelle au Japon depuis 2009… Notre conviction est qu’être ensemble démultiplie nos synergies et nos opportunités. »
Ce texte, à première vue, ressemble à un discours associatif classique : mettre en avant l’accompagnement, le mentorat, le réseautage, la diversité des expériences. Mais si l’on adopte une lecture psychanalytique et foucaldienne, on peut y voir autre chose : la construction d’un dispositif de subjectivation.
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Le signifiant maître (S1) apparaît clairement : « accompagner les femmes », « faciliter l’ambition ». C’est le mot d’ordre, la bannière sous laquelle toutes se rassemblent.
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Le savoir (S2) se décline dans les ateliers, conférences, programmes de mentorat. FAJ ne se limite pas à proclamer un objectif : elle fabrique et diffuse un savoir collectif sur « comment être femme, professionnelle et expatriée au Japon ».
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Le sujet barré ($), c’est la femme expatriée elle-même, dans sa division : souvent isolée, parfois réduite au statut d’« épouse de », en recherche d’une place et d’une reconnaissance.
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L’objet a, la cause du désir, se trouve dans la promesse implicite de FAJ : la réussite professionnelle, la visibilité sociale, le regard valorisant des autres.
On retrouve ici ce que Giorgio Agamben rappelait à propos des dispositifs : ils ne se contentent pas d’organiser des pratiques ou des discours, ils produisent de la subjectivité. FAJ façonne ainsi une figure collective : celle de la « femme active au Japon ».
Le discours du maître appliqué à FAJ
En psychanalyse, Lacan a montré que le lien social s’organise toujours selon des discours. L’association FAJ illustre bien le discours du maître, où un signifiant maître (S1) organise un savoir (S2), et produit à la fois une division subjective ($) et un objet de désir (a).
Schéma simplifié du discours du maître appliqué à FAJ :
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S1 : « faciliter l’ambition des femmes au Japon » (le mot d’ordre)
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S2 : savoir pratique et collectif (ateliers, mentorat, expériences)
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$ : la femme expatriée, en quête de reconnaissance, marquée par l’isolement et la division subjective
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a : la réussite, la reconnaissance, la jouissance d’une place singulière
Ce dispositif permet de transformer un vécu d’exil en un espace de parole et de désir partagé.
FAJ comme dispositif
On pourrait dire, avec Michel Foucault et Giorgio Agamben, qu’une association comme FAJ fonctionne comme un dispositif : un agencement de discours, de pratiques, de savoirs et de pouvoirs. Ce dispositif organise la manière dont la femme expatriée peut se penser, se dire, se reconnaître.
Ainsi, FAJ ne se contente pas de soutenir : elle produit aussi, parfois à son insu, un savoir sur ce qu’est « être femme » en situation d’exil. Elle façonne des représentations du féminin, et participe à la construction symbolique de ce que signifie avoir de l’ambition au Japon.
De l’individuel au politique
Une association comme FAJ ne se limite pas à soutenir individuellement ses membres dans leur parcours professionnel. En instituant un signifiant maître (« faciliter l’ambition des femmes au Japon »), elle fabrique aussi un espace de subjectivation collective.
Chaque femme expatriée arrive avec sa division ($) : isolement, difficulté de reconnaissance, place parfois réduite à celle de conjointe. Mais en se rassemblant autour d’un mot d’ordre commun, elles deviennent un collectif porteur d’une revendication. Le manque singulier s’élève alors au niveau d’une cause partagée : l’ambition et la visibilité des femmes au Japon.
On peut dire que FAJ, comme toute association, ne produit pas seulement du savoir pratique (S2). Elle produit aussi, à son insu, un sujet politique : une voix commune, capable d’interpeller l’Autre social, institutionnel ou culturel.
Conclusion
Les associations comme FAJ rappellent que l’exil ne se vit pas seulement sur le plan individuel. Elles montrent que le féminin, loin d’être une essence, se fabrique aussi dans des liens sociaux, dans des discours, dans des dispositifs collectifs. En ce sens, elles ouvrent un espace où la femme expatriée peut réinventer son identité et transformer une perte en une création.